Le 10 août 2025, un pan de montagne s’est détaché dans le fjord de Tracy Arm, en Alaska. La vague générée a atteint un run-up d’environ 481 mètres, soit le deuxième plus grand tsunami jamais documenté dans les archives instrumentales mondiales. Le plus grand reste celui de la baie Lituya, en 1958, avec 525 mètres.
Ces deux événements partagent un point commun qui intéresse directement les géologues : ils ne sont pas nés d’un séisme sous-marin, mais d’un effondrement de versant dans un espace confiné.
Effondrement de versant dans un fjord : le mécanisme derrière les plus grands tsunamis
On associe spontanément le mot tsunami à un séisme sous-marin. Les vagues de l’océan Indien en 2004 ou celles qui ont frappé le Japon en 2011 fonctionnent sur ce modèle : une rupture de faille soulève le plancher océanique, déplace une colonne d’eau sur des centaines de kilomètres.
Les mégatsunamis de fjord obéissent à une physique différente. Un volume de roche ou de sédiment bascule dans une étendue d’eau étroite et profonde. L’énergie ne se disperse pas sur un océan entier, elle se concentre entre deux parois rocheuses. Le résultat : une vague de plusieurs centaines de mètres de hauteur, mais dont la portée reste localisée.
À la baie Lituya en 1958, un séisme de magnitude 7,8 a déclenché un glissement de terrain massif dans la baie. La vague a arraché la végétation jusqu’à 525 mètres au-dessus du niveau de la mer. Deux personnes y ont perdu la vie. À Tracy Arm en 2025, le déclencheur n’était pas un séisme tectonique classique, mais l’effondrement d’un versant fragilisé par le retrait du glacier South Sawyer.

Recul glaciaire et tsunamis en Alaska : un schéma qui se répète
Le lien entre fonte des glaciers et instabilité des pentes n’est plus une hypothèse. Des travaux publiés entre 2020 et 2026 documentent un schéma récurrent en Alaska, au Groenland et dans les Alpes : la déglaciation rapide multiplie les glissements de terrain capables de générer des tsunamis.
Le mécanisme est mécanique. Un glacier agit comme un contrefort naturel. Il soutient la base du versant, maintient la roche en place par pression latérale. Quand le glacier recule, la paroi perd son appui. La roche, souvent fracturée par des cycles de gel-dégel, finit par céder.
En Alaska, plusieurs sites ont été identifiés comme à risque ces dernières années :
- Tracy Arm, où le retrait du glacier South Sawyer a exposé un versant instable qui s’est effondré en août 2025, produisant le tsunami de 481 mètres de run-up.
- Barry Arm, un fjord surveillé depuis le début des années 2020 après la détection d’un glissement de terrain lent au-dessus d’un plan d’eau fréquenté par des navires de croisière.
- Pedersen Lagoon, autre site alaskien où des mouvements de terrain liés au recul glaciaire ont été documentés.
Ce qui préoccupe les chercheurs, c’est que ces fjords sont parfois des zones touristiques très fréquentées. Les survivants du tsunami ont décrit la vague comme surgissant sans avertissement préalable.
Un phénomène pas limité aux régions polaires
Les îles Canaries concentrent une autre source d’inquiétude. L’effondrement d’un flanc volcanique dans l’océan Atlantique pourrait, selon certains scénarios étudiés, générer des vagues capables de traverser un bassin océanique.
La différence avec les fjords alaskiens est une question d’échelle de propagation. En fjord, la vague est colossale mais confinée. En océan ouvert, un effondrement volcanique produirait des vagues moins hautes au point d’origine, mais capables de toucher des côtes à des milliers de kilomètres.

Détection et surveillance des mégatsunamis : où en sont les outils terrain
Les systèmes d’alerte tsunami existants, comme ceux coordonnés par la NOAA, sont conçus pour détecter les tsunamis d’origine sismique. Des capteurs au fond de l’océan mesurent les variations de pression, des bouées relaient l’information, et les sismographes fournissent le signal déclencheur.
Pour les tsunamis de versant, ces outils sont en grande partie inopérants. Un glissement de terrain ne produit pas de signal sismique classique identifiable en temps réel. Le délai entre l’effondrement et l’arrivée de la vague se compte en secondes, pas en minutes. Dans un fjord comme Tracy Arm, aucune bouée d’alerte n’était déployée au moment de l’événement.
Des approches expérimentales sont en cours. Certains travaux s’appuient sur l’imagerie satellite et les relevés bathymétriques pour cartographier les versants instables avant qu’ils ne cèdent. L’USGS a par exemple collecté des données bathymétriques dans les fjords alaskiens pour évaluer les risques de glissement.
Les retours varient sur la capacité de ces outils à fonctionner en alerte opérationnelle. La cartographie préventive identifie les zones à risque, mais ne prédit pas le moment de la rupture. On reste dans une logique de gestion de l’exposition plutôt que de prévision précise.
Changement climatique et tsunamis extrêmes : ce que projettent les chercheurs
Les chercheurs qui ont publié en 2026 sur le tsunami de Tracy Arm insistent sur un point central : les mégatsunamis ne sont plus seulement des événements historiques lointains. La combinaison du réchauffement climatique et de la déglaciation accélérée crée les conditions d’une recrudescence de ces phénomènes dans les décennies à venir.
Le raisonnement repose sur une chaîne causale directe. La hausse des températures accélère le retrait des glaciers. Le retrait des glaciers expose des versants instables. Les versants instables finissent par s’effondrer dans des plans d’eau. La fréquence de ces effondrements augmente à mesure que la glace disparaît.
L’Alaska n’est pas le seul terrain concerné. Le Groenland, la Norvège et certaines vallées alpines présentent des configurations similaires : des lacs ou des fjords bordés de pentes autrefois stabilisées par la glace, aujourd’hui exposées.
Le plus grand tsunami du monde reste celui de la baie Lituya avec ses 525 mètres. Celui de Tracy Arm, à 481 mètres, montre que des événements de cette ampleur continuent de se produire. La question qui occupe les géologues n’est plus de savoir si un nouveau mégatsunami se produira, mais où le prochain versant cédera, et si des populations ou des navires se trouveront dans la zone d’impact à ce moment-là.